Musique en islam : ce que disent le Coran, les hadiths et le duff
La question de la musique en islam revient souvent avec une inquiétude très concrète : écouter un chant, jouer d’un instrument ou assister à un concert est-il forcément un péché ? La réponse courte est qu’il existe des avis divergents. Certains savants défendent une interdiction large, surtout des instruments de musique. D’autres rappellent que le Coran ne nomme pas explicitement la musique et que le jugement dépend des paroles, du contexte, de l’intention et des effets produits.
Pourquoi la réponse n’est pas aussi simple que “haram” ou “halal”
Le débat porte sur la manière de lire les textes religieux, mais aussi sur ce que l’on désigne exactement par musique. Coran, hadiths, tafsir, avis de savants, pratiques sociales et héritage culturel entrent dans la discussion. Deux musulmans peuvent donc citer des sources différentes et parvenir à des conclusions opposées sans parler du même usage, ni du même type de son, ni du même contexte.
Dans les avis les plus stricts, la musique est vue comme une distraction qui détourne du rappel de Dieu, encourage des comportements blâmables ou accompagne des paroles illicites. Dans les avis plus nuancés, on distingue le chant, les instruments, le duff, les paroles, les lieux, les occasions festives et l’effet moral sur la personne. Cette différence de méthode explique une grande partie des désaccords.
| Position | Argument principal | Nuance importante |
|---|---|---|
| Interdiction large | Certains versets et hadiths sont compris comme visant le chant et les instruments. | Cette lecture s’appuie souvent sur une interprétation stricte de Lahw et d’al-Maazif. |
| Autorisation conditionnelle | La musique n’est pas jugée en bloc, mais selon les paroles, le contexte et l’effet spirituel. | Des contenus obscènes, violents ou liés à l’alcool restent problématiques. |
| Approche permissive | Le Coran ne mentionne pas explicitement le mot musique selon plusieurs lectures. | Cette position ne signifie pas que tout divertissement soit automatiquement recommandé. |
Le Coran interdit-il explicitement la musique ?
Le point central du débat coranique est le verset 31:6 de la sourate Luqman. Il évoque des personnes qui achètent ou choisissent des “discours plaisants” ou “discours futiles” pour égarer hors du chemin d’Allah. Le terme le plus discuté est Lahw, qui peut renvoyer à la distraction, au divertissement ou à ce qui détourne de l’essentiel.
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Le verset 31:6 et le sens de Lahw
Certains exégètes ont compris ce verset comme une allusion au chant ou à la musique. Ibn Abbas est cité dans cette lecture pour interpréter Lahw comme la chanson. Mujâhid l’a associé au tambour, avec une référence rapportée dans le Tafsir d’Ibn Kathir 21/40. Hassan al-Basrî a également relié ce passage à la musique et aux flûtes, dans une référence mentionnée au Tafsir d’Ibn Kathir 3/451.
D’autres lectures insistent sur le fait que le verset vise d’abord ce qui égare : propos mensongers, polythéisme, paganisme, moquerie de la religion ou paroles qui détournent volontairement du bien. Dans cette approche, ce n’est pas le son en lui-même qui est condamné, mais la fonction du discours. Le point décisif devient alors l’usage fait de la parole, et non une condamnation générale de tout son musical.
Ce que l’absence du mot “musique” change
Le fait que le Coran ne nomme pas explicitement la musique compte dans les avis nuancés. Cela ne suffit pas, à lui seul, à tout autoriser, car le droit musulman se construit aussi avec la Sunna et les interprétations savantes. Mais cela empêche de présenter le sujet comme une interdiction coranique directe et incontestable. La prudence consiste donc à distinguer ce qui est textuel, ce qui relève de l’interprétation et ce qui appartient aux avis juridiques.
Une méthode prudente consiste à séparer les niveaux : ce qui est dit clairement dans le texte, ce qui relève d’une interprétation du texte, ce qui vient des hadiths, puis ce qui appartient aux avis juridiques ou culturels. Cette distinction évite de présenter une opinion particulière comme si elle était la seule parole possible de l’islam.
Hadiths, instruments et duff : les sources les plus discutées
Les hadiths occupent une place majeure dans les positions qui interdisent la musique. Le terme al-Maazif revient souvent : il est présenté comme le pluriel de Mazifa et désigne les instruments de musique selon IslamQA. Dans Fateh al-Bâri 10/55, il est associé aux instruments ; dans al-Majmou’ 11/577, il est lié à “l’instrument avec lequel on joue”. Qurtubi rapporte d’Al Jawhari qu’al-Maazif peut signifier la chanson, tandis que Dhimyati l’associe aux tambours et instruments de cette nature.
Les hadiths utilisés pour interdire les instruments
Un hadith fréquemment cité mentionne des gens qui considéreront comme licites l’adultère, la soie, l’alcool et les instruments de musique. Cette association nourrit l’idée que les instruments relèvent d’un registre blâmable, surtout lorsqu’ils accompagnent des comportements déjà interdits. Dans cette lecture, le problème n’est pas seulement l’objet sonore, mais l’ensemble moral auquel il est rattaché.
Les avis stricts ne se limitent donc pas à dire que la musique “déplaît”. Ils construisent un raisonnement : certains instruments seraient désignés par al-Maazif, certains récits les placeraient dans une liste d’interdits, et plusieurs savants auraient compris ces textes comme une preuve de prohibition. Pour ceux qui suivent cette approche, l’interdiction sert de protection spirituelle.
Chant, duff et occasions festives
D’autres récits sont mobilisés dans le sens inverse ou, au minimum, comme source de nuance. Des discussions rapportent des femmes chantant lors d’un festival et le Prophète les défendant, ainsi que le duff joué devant lui. Le duff, tambour sur cadre, est donc souvent traité différemment des autres instruments dans plusieurs avis religieux. Cette distinction tient une place réelle dans les débats, car elle montre qu’une même pratique sonore n’est pas toujours jugée de la même manière.
Cette distinction explique pourquoi certains musulmans acceptent les chants de mariage, les anasheed sans instruments ou le duff lors d’occasions particulières, tout en refusant les concerts, les clips sexualisés ou les paroles contraires à l’éthique islamique. Le débat ne porte alors plus seulement sur “musique ou pas musique”, mais sur une combinaison de critères précis.
Les critères concrets qui expliquent les divergences
Pour comprendre les avis, il faut regarder les éléments que les savants et les croyants évaluent réellement. Les mêmes sons peuvent être perçus différemment selon le texte chanté, le lieu, la tenue, la danse, la mixité, l’intention, le volume émotionnel ou le temps passé à écouter.
Les paroles comptent d’abord : un chant qui encourage l’injustice, l’obscénité ou l’ivresse sera jugé plus sévèrement qu’un texte poétique, moral ou neutre. Les instruments comptent aussi, car les avis stricts visent surtout al-Maazif, tandis que d’autres distinguent le duff, la voix seule et les instruments modernes.
Le contexte change également l’appréciation : mariage, fête familiale, recueillement, travail, concert ou boîte de nuit ne portent pas la même charge religieuse. L’effet spirituel est un autre point décisif, car une écoute qui remplace la prière, le Coran ou les obligations religieuses est souvent considérée comme problématique. Enfin, l’intention compte, qu’il s’agisse de se divertir brièvement, de célébrer une union ou de rechercher une excitation permanente.
On peut comparer ce débat à une maille : si l’on tire sur un seul fil, par exemple “les instruments”, on croit tenir toute la réponse, mais l’ensemble se déforme. Le jugement religieux se tisse avec plusieurs fils à la fois : texte, langue arabe, authenticité des récits, contexte social, effet moral et finalité spirituelle. Cette image aide à éviter deux erreurs fréquentes : déclarer toute musique permise sans examen, ou déclarer toute beauté sonore interdite sans distinguer la récitation, le chant, la poésie et l’art.
Une place réelle dans l’histoire et la culture islamique
La civilisation islamique n’a pas toujours été étrangère à la musique. Des villes comme Damas, Bagdad et Cordoue sont souvent évoquées pour rappeler que les sociétés musulmanes ont produit des formes artistiques, poétiques et musicales raffinées pendant plusieurs siècles. Le ‘oud, luth emblématique, appartient à cet univers culturel.
Cette réalité historique ne tranche pas automatiquement le débat juridique, mais elle montre que l’islam vécu n’a jamais été monolithique. Des milieux savants, populaires, princiers, spirituels ou urbains ont entretenu des rapports différents au chant et aux instruments. Certaines pratiques ont été critiquées ; d’autres ont été intégrées à la poésie, aux fêtes ou à des formes de spiritualité. La lecture historique évite donc de réduire l’ensemble de l’expérience musulmane à une seule position.
Il faut aussi distinguer musique et récitation coranique. Le tajwîd est présenté par France Fraternités comme une science de la récitation et de l’incantation des versets coraniques. Il ne s’agit pas de “musique” au sens ordinaire, mais il rappelle que la beauté sonore, le rythme, la modulation et l’émotion vocale occupent une place importante dans la transmission religieuse.
Radicalisme, rigorisme et prudence dans les discours modernes
La question islam musique est devenue plus sensible dans les débats publics parce qu’elle a parfois été associée à des discours ultra-conservateurs ou islamistes. Radio France a notamment contextualisé cette tension après les attentats de Paris et le Bataclan, où 80 personnes sont mortes. Marc Trévidic évoquait aussi, trois mois avant, un djihadiste indiquant que Daech cherchait à viser un concert de rock.
Des polémiques ont également concerné Rachid Abou Houdeyfa, imam de 35 ans, après une vidéo enregistrée en septembre 2014 et vue environ 50 000 fois, dans laquelle des propos très durs sur la musique ont suscité des réactions. Ces épisodes montrent qu’un avis religieux peut être amplifié, simplifié ou politisé dans l’espace médiatique.
Il serait toutefois injuste de confondre islam, musulmans pratiquants, savants conservateurs et radicalisme violent. Beaucoup de musulmans vivent la question de manière intime, avec prudence, scrupule ou désaccord familial. D’autres suivent une fatwa stricte par conviction. D’autres encore écoutent de la musique tout en évitant les contenus qu’ils jugent contraires à leur foi.
La meilleure approche, pour une personne inquiète, consiste à identifier l’avis religieux qu’elle souhaite suivre, à vérifier les arguments employés et à demander conseil à un savant ou un imam de confiance. Le sujet mérite mieux qu’une réponse lancée sur les réseaux sociaux : il demande de la nuance, de la connaissance et une conscience sincère de ce que l’on écoute.



